Une image vaut mille mots : Erwin Olaf

Erwin Olaf : Grief, Barbara - 2007

Erwin Olaf : Grief, Barbara – 2007

Il était une fois, la fin… Ce sont les premiers mots qui me viennent à l’esprit devant « Barbara », cette photographie extraite de la série « Grief », (deuil en français) réalisée en 2007 par Erwin Olaf. A l‘exception de Troy, seul personnage masculin de la série, chacune des images de « Grief », a pour titre un prénom féminin. Comme au cinéma ce prénom n’est bien entendu pas celui d’une actrice, mais celui du personnage qu’elle incarne. C’est ainsi que dans la mise en scène d’Erwin Olaf, une mannequin devient Barbara, une femme, seule, dans une chambre qui pourrait être celle d’un hôtel de luxe, ou d’une riche résidence de fonction.

Erwin Olaf est un photographe de la mise en scène, son travail est celui d’un narrateur qui questionne la nature humaine autant que la société, il s’attache à déchiffrer les émotions tout en les contextualisant dans des décors façonnés comme des manifestes. Et c’est bien à cela que l’on identifie immédiatement ses photographies, que ce soit dans le soin apporté au cadre autant qu’à la mise en scène, tout y est particulièrement étudié, soigné et réalisé avec une précision d’orfèvre. Ses décors, comme ses images, sembleront aseptisés ou froids aux yeux de certains, tandis que d’autres les verront feutrés, quoi qu’il en soit il y a toujours une forme d’élégance dans ses constructions. C’est que ce photographe là maîtrise parfaitement l’art subtil de la nuance. Il y a rarement plus de deux couleurs dans les photographies d’Erwin Olaf, et le plus souvent ses décors sont constitués de l’association raffinée de teintes sourdes et douces qui seront ponctuellement relevées d’une couleur plus franche et généralement issue de la même gamme chromatique.

Et puis il y a la lumière d’Erwin Olaf, comme une signature, une lumière qu’il met en scène pour orchestrer dans les moindres détails ses images et son propos. Cette lumière s’apparente aux éclairages de cinéma, façonnés pour imiter l’atmosphère d’un lieu précis à un instant particulier et nous faire croire en la réalité de ce qui nous est présenté. Elle a aussi quelque chose des lumières d’ateliers d’artistes dont les grandes verrières étaient orientées vers le nord, présentant le double avantage d’avoir une luminosité constante tout en limitant l’entrée du soleil et ses ombres dures. Avec Erwin Olaf nous sommes en présence de lumières réfléchies, conçues comme si elles venaient d’une fenêtre le jour, ou de néons et autres luminaires lorsque la scène se situe la nuit et dans des lieux clos. C’est une lumière douce, aux ombres discrètes et diffuses, une lumière qui modèle et enveloppe, qui caresse ce qu’elle éclaire, une lumière qui évoque l’intime. Elle en deviendrait presque un personnage incontournable de chacune des images du photographe tant elle semble avoir son propre caractère, profondément révélateur et souvent délicat même sur des sujets sensibles, presque comme si elle personnifiait Erwin Olaf lui-même au coeur de ses mises en scènes.

C’est dans cette lumière que se révèle Barbara, entre deux fenêtres… On la découvre dans une vue presque frontale mais pas tout à fait. Une légère perspective horizontale dont le point de fuite à droite ouvre l’espace en son côté opposé et emmène le regard à gauche, vers Barbara, assise, donnant le dos à une coiffeuse et son miroir à trois panneaux. Le claustra aux lignes géométriques à droite de l’image suggère l’idée d’une limite, comme si nous étions au seuil d’une porte entrouverte dont nous ne devrions pas franchir plus encore le pas. La photographie repose sur une composition par tiers, les deux fenêtres et le mur devant lequel se trouve la coiffeuse, tiers auquel plusieurs éléments du décor allant aussi par trois font écho. Les trois montants du claustra, les trois panneaux du miroir, les trois vases… Dans tout le travail d’Erwin Olaf, le décor sert l’image, et c’est ainsi que chaque élément a été placé exactement là où il doit être, autant qu’il a été précisément choisi pour son style, ses teintes et ses matières. De fait c’est ici l’idée d’un lieu et d’un moment que nous montre Erwin Olaf, reprenant les codes d’un groupe social en un instant singulier de son histoire, à l’origine de son inspiration dans la création de « Grief ». Pour autant il veille à ne pas laisser de place à une quelconque personnalisation du lieu, lui ôtant les signes distinctifs d’un habitat privé, autant qu’il y gomme tout élément qui permettrait de dater précisément la scène, il ne reste que le luxueux des meubles design qui laissent penser que nous nous situons vers le milieu du XXème siècle.

Barbara, Caroline, Margaret, Victoria, Grace, sont les noms de chacune des photographies de la série et des femmes qui y sont représentées. Erwin Olaf a choisi ces prénoms exactement car ce sont des prénoms de femmes issues de la grande bourgeoisie américaine des années 60. En effet, c’est suite à la lecture d’un livre de photographies sur les Kennedy, des femmes influentes de leur entourage et plus particulièrement sur ce qu’a traversé Jackie suite à l’assassinat de John, qu’Erwin Olaf a conçu les images de la série. « Grief » est un questionnement sur le deuil et tous les sentiments qui viennent avec lui, et ces photographies interrogent l’idée d’une forme de beauté qui pourrait en émaner… Toute surprenante qu’elle puisse paraître la question d’un esthétisme du deuil est pertinente, car après tout ne dit-on pas que c’est dans l’adversité ou la douleur que peuvent se révéler la grandeur et la dignité, la mesure et la pudeur de l’âme, prenant alors les traits d’une élégance de l’esprit, d’une élégance sociale…

Barbara à sa façon, incarne tout cela. Elle est face à nos regards alors que le sien est baissé, comme perdu dans le geste suspendu d’enfiler un bas. Elle est figée dans sa féminité, dans son rituel, ce moment intime où elle doit se préparer, se mettre en beauté, et revêtir l’habit de la même façon qu’on revêt l’étiquette et que l’on met en scène l’image à donner de soi. Le temps s’est arrêté et elle est arrêtée dans son mouvement, comme figée par une pensée qui aurait pris possession de son esprit, une émotion plus forte que l’habitude, la volonté et la bienséance réunies. Ses épaules fléchissent, son corps plie, donnant à voir sa nuque, vulnérable, dans le miroir auquel elle ne fait plus face. De toute façon elle est déjà coiffée et maquillée, le miroir ne lui est donc plus d’aucune utilité en cet instant. L’usage aurait voulu qu’elle ait les genoux joints, mais après tout, elle est encore dans une chambre au moment de s’habiller, d’enfiler le bas qui ne couvre pas encore une de ses jambes. Et puis il y a son autre jambe qui elle est couverte et c’est, selon les convenances, ce qui est attendu, mais sa cheville se tord, son pied est en dedans, ses orteils crispés, brisant la grâce et l’harmonie de ses membres autant que le maintien exigé par le protocole. Pourtant c’est à la vue de cet infime détail que sa douleur et son désarroi se dévoilent, tout aussi timidement que dans son dos qui se courbe, son visage incliné, et son regard dont on se dit que s’il n’est pas perdu il est alors resté tourné vers l’intérieur…

Et il n’est rien dans cette image qui ne respire la beauté. Que ce soit celle de cette chambre aux teintes fondantes allant du moka au lin en passant par le tilleul et qui viennent adoucir l’atmosphère grave de la scène. Ou encore la finesse des voilages légers devant les fenêtres, laissant filtrer la lumière tout en préservant l’intimité d’une femme en deuil. Et puis celle, précieuse, des vêtements de soie aux doux reflets de beige doré et de rose poudré, posés comme un dernier réconfort sur les épaules fragiles de la veuve. Enfin il y a la beauté de Barbara avec sa chevelure attachée en un élégant chignon, ses yeux soulignés de noir, sa bouche peinte, et ses mains gracieuses jusqu’au bout des ongles. C’est dans cet instant qui est un entre-deux, celui où elle s’abandonne à la pleine conscience de ce qu’elle traverse, que Barbara incarne dans sa retenue un peu plus que la beauté, elle incarne l’élégance, qui elle demeure quand la beauté et le chagrin ne sont finalement que passagers.

Erwin Olaf :

https://www.erwinolaf.com/art

Erwin Olaf : « Grief »
https://www.erwinolaf.com/art/Grief_2007

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