Une image vaut mille mots : Gilbert Garcin

Gilbert Garcin : L’interdiction, 2000

Gilbert Garcin : L’interdiction, 2000

Quand Gilbert Garcin met en image “L’interdiction” en 2000, il est déjà au-delà d’un bon nombre d’a priori sur l’idée que l’on peut se faire d’un artiste et de son parcours. Il n’est en rien un homme interdit, bien au contraire sa vision est claire et sa photographie tout autant. Car voilà, le fabuleux Mr G. jeune premier de la photographie qui a débuté en 1992, a exposé pour la première fois en 1993, et connu le succès à peine 5 ans plus tard en 1998, n’est plus si jeune lorsqu’il s’entiche de la photographie, l’homme est alors âgé d’un peu plus de 60 ans. Né en 1929, Gilbert Garcin passe son enfance entre l’école et l’Eden-Cinéma, celui-là même des frères Lumières, géré par son grand-père. Après ses études dans une école de commerce puis dans une université américaine il consacre la majeure partie de sa vie à son entreprise de luminaires, jusqu’à sa retraite où, redoutant l’ennui qui menace d’envahir le vide laissé par la fin de son activité professionnelle, il décide de s’inscrire au club photo d’Allauch. Ne s’interdisant rien, Gilbert Garcin participe à un concours photo amateur qu’il remporte et gagne un stage aux Rencontres de la photographie d’Arles avec Pascal Dolémieux qui va l’initier au photomontage en noir et blanc. C’est le début d’une nouvelle aventure, l’écriture d’un destin hors du commun, celle d’un homme qui sous les traits “d’un monsieur comme tout le monde” allait “l’air de rien” devenir une référence majeure dans la photographie contemporaine.

C’est donc avec l’enthousiasme et l’humilité de l’amateur autant qu’avec l’efficacité de l’entrepreneur qu’il a été, que Gilbert Garcin se lance corps et âme dans la photographie. Un petit cabanon au fond de son jardin sera désormais son studio de prises de vues et une simple table deviendra la scène où construire les représentations du théâtre de son imaginaire et de ses réflexions sur l’existence. Armé de son Nikon argentique acheté d’occasion, Gilbert Garcin devient Mr G. et photographie un personnage à son effigie qu’il va faire évoluer au cœur d’univers sortis tout droit de son esprit malicieux. Sur la table, un peu de sable, des cailloux, et autres bouts de ficelles, lui suffiront à construire son décor. Il réalise aussi des photos de ciel qu’il développe en diapositive pour les projeter dans sa mise en scène, n’hésitant pas à dérégler le projecteur pour flouter un peu l’image et créer l’illusion d’un paysage à l’horizon nuageuse. Quant au personnage de “monsieur tout le monde” qu’il s’est fabriqué et qu’il met en scène dans ses images, il n’est autre qu’une photo de lui-même prise avec le retardateur de son appareil photo. Développée sur papier, puis découpée et collée sur un bout de carton ou du fil de fer pour pouvoir tenir debout au milieu des paysages imaginés par le photographe, la figurine devient tantôt acteur, tantôt témoin, sujet ou objet de la photographie, invitant chacun de nous à flâner avec elle dans ces images qui font sourire autant qu’elles interrogent. Il en fera de même avec son épouse qui partagera avec lui ses aventures photographiques. A regarder les péripéties de ce petit homme au pardessus gris on ne peut s’empêcher de penser à cet autre personnage aux aventures rocambolesques qu’était Monsieur Hulot créé, incarné et mis en scène par Jacques Tati au cinéma. Là aussi, les décors se voulaient autant minimalistes qu’efficaces tandis que des scénarios drolatiques révélaient l’absurde et parfois la vacuité de nos existences pour mieux nous amener à reconsidérer l’essentiel. Gilbert Garcin dira lui-même que le personnage de Mr Hulot l’a inspiré : « Je voulais un « monsieur-tout-le-monde » auquel on puisse facilement s’identifier ».

Chez Gilbert Garcin le sourire est une clé vers les portes de la réflexion. C’est que l’homme joue avec les représentations graphiques autant qu’avec les idées. Il nous emmène dans un monde lunaire et minimaliste, qui ressemble juste ce qu’il faut au vrai monde, assez pour que nous nous projetions dans son univers mais pas trop afin de concentrer le regard et créer le questionnement. Gilbert Garcin jongle entre dénotation et connotation, où ce qui fait l’objet de la dénotation dans ses images est toujours réduit à l’essentiel jusque dans son choix du noir et blanc, afin de faire la part belle à la connotation, soit la réflexion et l’interprétation. Il y a toujours de l’ambivalence dans les photographies de Gilbert Garcin, des sentiments contradictoires qui permettent de faire sens, qui mènent à l’évidence. Ses mises en scènes photographiées présentent des situations relevant souvent de l’absurde ou du surréalisme, et c’est en cela que leur caractère à la fois amusant et poétique se manifeste. Dès lors Mr G. attrape notre attention, il nous fait sourire pour nous faire réfléchir, et nous emmène immanquablement à comprendre son propos, souvent résumé dans les quelques mots avec lesquels il aura intitulé son œuvre.

Des images d’une comédie humaine teintée d’existentialisme, voilà ce que nous délivre le facétieux Gilbert Garcin. Car à bien y regarder chacune de ses photographies illustre Mr G. face à un choix ou un constat, qu’il réalise autant qu’il interroge, et ce faisant, nous met avec lui face à nos propres choix. Qu’elles soient allégories, aphorismes ou métaphores, toutes ses images nous parlent de nos préoccupations, et de questionnements universels sur la vie, l’amour, le temps, la mort…

Et c’est bien de choix qu’il s’agit dans « L’interdiction » lorsqu’en 2000 Gilbert Garcin réalise cette photographie. Comme à son habitude, le photographe nous propose une image simple où il va à l’essentiel. La vue est frontale, symétrique et au centre se dessine Mr G. en personnage de dos une petite valise à la main, faisant face à l’horizon. Devant lui une corde, suspendue entre deux piquets, fait barrière, tandis que de part et d’autre sont alignées à distances égales quelques pierres. De belles nuances de gris divisent l’image en deux parties, par le milieu et horizontalement, avec pour la moitié inférieure les gris moyens d’un sol sableux et pour la moitié supérieure les gris clairs d’un ciel traversé de nuages. Au cœur de ce décor minimaliste et en noir, la silhouette sombre de Mr G., la barrière et les pierres, forment les éléments graphiques de l’image qui vont créer le contraste et fixer le regard au centre de l’image. On pourrait se croire enfermés dans cette image, interdits comme Mr G. devant cette barrière s’il n’y avait ces pierres. Or il en va autrement, avec elles et la ligne pointillée qu’elles forment depuis le centre vers les bords, nous pouvons entrevoir et envisager d’autres alternatives, une échappée. Elles nous guident vers le cœur de l’image autant qu’elles nous en laissent sortir à gauche et à droite, elles nous montrent un chemin salvateur à la manière de Perrault et son Petit Poucet. Mieux, elles ouvrent la question sur l’interdiction de Mr G., et sur nos interdictions.

Pourquoi resterions-nous en arrêt devant cette barrière quand il est aisé de l’enjamber, plus encore de la contourner et traverser la ligne tracée en pointillé par les pierres en passant simplement entre deux d’entre elles ? On peut imaginer qu’une des réponses se trouve alors symboliquement dans la petite valise du personnage. Car il n’y a pas de hasard dans les mises en scènes de Gilbert Garcin et encore moins d’éléments superfétatoires, chaque chose étant toujours à sa place et toujours porteuse de sens, alors cette petite valise véhicule forcément un message et a été délibérément placée là, comme une clé de lecture. C’est qu’une valise est un contenant, ainsi et forcément on se demande alors ce que l’homme transporte avec elle, là, au milieu de ce qui ressemble à un désert. Une interprétation possible serait de se dire que c’est toute son histoire, sa vie qu’il emporte, et avec elle, son esprit, ses constructions psychologiques, les rêves qu’il avait et les limites qu’il s’est donné, ses envies et ses déceptions, ses espoirs et ses peurs… Et que c’est peut-être tout cela qui le freine, l’arrête devant une simple barrière. On pourrait aussi se dire que la barrière serait alors la projection du contenu de sa valise, une barrière qu’il se serait donc fabriqué au fil de son existence. Mais cela suffit-il à justifier l’interdiction ? L’homme à l’arrêt, interdit, ne fait pas seulement face à une barrière, il est au milieu d’un espace nu qui pourrait être le présent en train de s’écrire et le futur encore à écrire, porteur de craintes autant que d’espérances. Là, dans l’expectative, il doit choisir.
Ainsi, au milieu de cet espace et selon la valise qu’il emmènera avec lui, il s’interdira de pénétrer dans ce qu’il appréhende comme étant un désert aride, ou, il se libèrera, verra les passages entre les pierres et se décidera à aller de l’avant vers ce qui peut aussi être le champ de tous les possibles.

Gilbert Garcin :
http://www.gilbert-garcin.com

Gilbert Garcin Vidéos :
Tout peut arriver – essentiel :
https://vimeo.com/69603341


Tout peut arriver – complet – jusqu’au 21/01/2021 Arte :
https://www.arte.tv/fr/videos/097378-000-A/tout-peut-arriver/

Le cabanon de Mr G. :
https://www.youtube.com/watch?v=jVe-LXfRB-4

Retrouvez cet article sur le site DLODP  – Dans L’Oeil Du Photographe :
https://www.dansloeilduphotographe.fr/articles/category/Une+image+vaut+mille+mots