Une image vaut mille mots : Michael Wesely

Michael Wesely: The Museum of Modern Art‚ New York (7.8.2001 - 7.6.2004)

Michael Wesely: The Museum of Modern Art‚ New York (7.8.2001 – 7.6.2004)

Michael Wesely avec cette image : The Museum of Modern Art‚ New York (7.8.2001 – 7.6.2004) nous met face à une représentation photographique hors du commun. L’artiste réalise des images témoignant d’une autre temporalité que celle que nous avons pour habitude d’appréhender, des images où le temps, plus qu’ailleurs, se fait le façonneur du sujet. On peut s’en rendre compte ne serait-ce qu’en lisant le titre de sa photographie : The Museum of Modern Art‚ New York (7.8.2001 – 7.6.2004)… Vous avez bien lu, la date de cette prise de vue est : 7 Août 2001 – 7 Juin 2004, soit une photo pour laquelle l’objectif est resté ouvert en continu durant pratiquement 3 ans. C’est là et en une seule photographie, que sont inscrites 3 années de la vie d’une rue, de la construction d’un bâtiment : le Musée d’Art Moderne de New-York. Au-delà d’une brillante idée dans ce qu’elle implique de réflexion sur le temps et j’y reviendrai, c’est aussi je crois une véritable prouesse technique, à contre-courant de la course aux innovations technologiques que nous proposent en continu le marché de la photographie.

Michael Wesely a réalisé plusieurs images du MOMA en construction, sous des angles différents, et elles ont toutes en commun le fait d’avoir été réalisées sur un très long temps de captation allant d’une à quatre années consécutives. Elles font partie d’un projet plus vaste baptisé “open shutter” ou obturateur ouvert, qui réunit toutes les photos de l’artiste prises selon ce même procédé où le temps d’exposition dépasse largement tout ce que l’on pratique habituellement en photographie. Cette technique de prise de vue unique est propre à Michael Wesely, qui à force de recherches et d’essais, est parvenu à mettre au point sa méthode, et plus encore à adapter son matériel, appareil et objectif, de manière à les rendre efficients sur de telles durées de pose. Pour rappel, et de manière générale, la fourchette large des temps d’exposition pratiqués en photographie peut s’étendre du 10ème au 1000ème de seconde selon les sujets, et plus encore pour des photographies en conditions particulières. C’est à dire que le volet de l’appareil photo s’ouvre pour faire entrer la lumière sur un moment communément inférieur à une seconde. Michael Wesely quant à lui, fait entrer la lumière dans son appareil photo pendant un, deux, trois, voire quatre ans. Et c’est là que se pose alors la problématique de l’ouverture de l’objectif. Car plus le temps d’exposition est long et plus l’ouverture de l’objectif est grande, plus élevé est le risque d’avoir une photo surexposée, et dans son cas, tout simplement blanche !

On ignore encore aujourd’hui avec quelles ouvertures Michael Wesely parvient à prendre ses photos au “long-cours”. Il n’a rien révélé de cela, on sait juste qu’il a réalisé certains de ses clichés selon la technique du “pinhole”, traduire “trou d’aiguille”, qui permet de créer parmi les plus petites ouvertures d’objectif, on parle de tailles de l’ordre de centaines de micromètres… On sait aussi qu’il travaille à la “camera obscura”, la chambre noire, qui n’est autre que le premier instrument d’optique ayant permis la reproduction de la lumière, d’une image sur une plaque, soit le premier appareil photo qui ait existé. L’artiste dit lui-même qu’il ne sait jamais réellement quelle image naitra de ces prises de vues dont les temps d’expositions défient presque l’entendement. Il dit : « J’ai échoué, encore et encore, jusqu’à ce que je réussisse à faire ce que je voulais. […] Il n’y a aucun moyen de calculer le temps et la taille du shutter (obturateur) sur des expositions aussi longues ». On sait en revanche qu’il arrive qu’il positionne plusieurs appareils au même endroit pour s’assurer d’avoir un résultat et qu’il a aussi équipé ses “camera obscura” de combinaisons de filtres protégeant l’ensemble des éléments et intempéries. A l’heure où la technologie en matière de photographie est en perpétuelle évolution, Michael Wesely a pris le parti d’en prendre la direction opposée. Il a fait le choix de revenir techniquement aux fondamentaux, aux origines de la photographie, en œuvrant selon les principes premiers de la captation d’image. Il travaille avec ce qu’il y a de plus simple et de plus mécanique, une chambre noire dont l’objectif serait un “pinhole” d’une taille infinitésimale, pour ne laisser entrer que la plus faible quantité de lumière possible sur des temps d’exposition qui se comptent en années. Et ce choix que l’on pense avant tout comme étant technique est en réalité un véritable choix artistique.

Ce que l’on voit sur cette image, c’est l’empreinte vivante de trois années de construction du MOMA à New York. Vivante et vibrante car du 7 Août 2001 au 7 Juin 2004, tout ce qu’il s’est passé et tout ce qui est passé devant l’objectif de la chambre noire de Michael Wesely est enregistré, inscrit, représenté dans l’image de façon plus ou moins perceptible. C’est, à mes yeux, une splendide représentation de l’architecture émergente d’un édifice où se dessinent aussi les multiples visages de l’urbain… Pour représenter l’ensemble Michael Wesley a positionné sa chambre noire en hauteur, de l’autre côté de la rue et du musée à venir. Ce cadrage, et cette construction d’image selon une perspective cavalière, réunit à la fois le site d’édification du MOMA, les immeubles voisins dressés vers le ciel, ainsi que la rue traversant la photo à ses pieds et qui s’en va vers l’infini, le point de fuite de l’image. C’est une vue dont l’orientation est dirigée selon une perspective horizontale présentant un angle d’environ 45 degrés. On distingue aisément les fuyantes de cette composition qui convergent toutes vers le côté droit de l’image, presque à mi-hauteur, et qui lui confèrent une dynamique manifeste. Le choix du noir et blanc par Michael Wesely pour cette photographie permet de mieux discerner les traits essentiels de ce qu’il veut montrer. Nous sommes face à une multitude de nuances de gris qui sont à la fois le produit de l’incidence de la lumière sur les différents éléments tangibles de la photographie, plus encore, ils sont aussi la trace laissée par le vivant dans la rue, qui selon son temps de passage laissera une empreinte plus ou moins marquée. L’immobile et l’inanimé s’inscrivent de façon nette et distincte tandis que l’impermanent, parfois en surimpression, dessinera de délicats sillages aux formes nébuleuses. Le graphisme des édifices présents du début à la fin de la prise de vue est particulièrement lisible, alors que tout ce qui est mouvement et passager créé le questionnement tant il est moins aisé de déchiffrer ce qui se dessine dans les voiles lumineux de l’image. On devine alors l’élévation des murs du MOMA aux plans plus clairs qui se juxtaposent sur les immeubles devant lesquels il est en cours de construction. Ailleurs dans l’image, le plan lumineux traversé de lignes parallèles plus foncées qui prend place entre deux gratte-ciel, n’est autre que la manifestation de la course du soleil au fil des ans. Plus évident, en bas à droite dans la rue, l’évanescente trainée lumineuse qui court vers le point de fuite du cadre, est la marque laissée par les phares des voitures qui s’y sont succédées nuit après nuit. Cette photographie de Michael Wesely, c’est le temps qui s’incarne de ses multiples visages, et parvient à nous montrer tant ses jours que ses nuits, en un seul lieu de rendez-vous : The Museum of Modern Art‚ New York (7.8.2001 – 7.6.2004).

C’est une incontestable démarche artistique, et je crois philosophique, que de choisir de créer des images réalisées selon des temps d’expositions si longs. Car au-delà d’une vue de New York et de son désormais emblématique musée ce que nous donne à voir Michael Wesely c’est le temps. Et pourtant, s’il est une chose que nous ne pouvons appréhender de façon sensitive c’est bien le temps. Il n’a pas d’odeur, de goût, de son, de texture, il est invisible… Il ne nous est perceptible que par l’idée que nous nous en faisons. Nous en avons fait un concept, nous l’avons découpé, mathématisé pour pouvoir le compter et s’en faire une idée. Nous ne le discernons réellement que dans ses grandes lignes, celles des jours et des nuits qui se suivent, des saisons qui se succèdent. Nous ne le comprenons que selon les marques qu’il laisse sur le paysage ou nos visages, son sceau en filigrane sur nos existences. Et pourtant, dans la photographie de Michael Wesely, il nous apparait en devenir. Il s’exprime en degré d’intensité dans la lumière, il s’étend, s’allonge, dans le cadre, il est inscrit dans le commencement, la vie et la fin de chaque chose qui s’y passe. Il transparait à travers chacune d’elle, se laissant à peine entrevoir dans l’éphémère, s’affirmant un peu plus dans le continuel et le durable, jusqu’à révéler son indicible présence dans la permanence des choses. Il est ces halos de lumière vivants et vibrants, imprimés par le soleil ou les phares de voitures, autant qu’il est ces édifices érigés vers le ciel comme des défis éternels. Et finalement dans cette photographie, lorsque nous pensons voir une rue, des immeubles, la ville, ne voyons-nous pas plutôt la matérialisation du temps par la lumière ?

Le véritable sujet de la photographie de Michael Wesely, plutôt que le MOMA, ne serait-il pas alors le temps, la vie et la mort, un questionnement existentiel sur la permanence et l’impermanence des choses ? Quelle est la place de l’humain, sa représentation dans une photographie comme celle-ci, si ce n’est ce qui reste de lui pour témoigner de ses actes, puisque même sa silhouette ne saurait apparaître dans une telle prise de vue. En m’interrogeant sur cette photographie de Michael Wesely, il me venait sans cesse en tête des images de peintures de « vanités », à l’évidence ce n’était pas un parallèle visuel qui s’effectuait dans mon esprit mais clairement une association d’idées. Car en dehors de mon attachement aux qualités esthétiques de l’œuvre de Michael Wesely, c’est le sujet inhérent à sa photographie qui résonnait dans mes pensées. J’y retrouve l’esprit du « memento mori » ce concept né dans l’antiquité et qui depuis le Moyen âge n’a eu cesse d’évoquer notre fragilité face à la fuite du temps, comme pour mieux nous rappeler que mortels, nous ne sommes que de passage, et ne restera de nous que ce qui nous dépasse.

Michael Wesely :
https://wesely.org

Michael Wesely vidéo (en anglais) :
ps://www.youtube.com/watch?v=CtcKwI2gbuk

Retrouvez cet article sur le site DLODP  – Dans L’Oeil Du Photographe :
https://www.dansloeilduphotographe.fr/articles/category/Une+image+vaut+mille+mots