Une image vaut mille mots : Saul Leiter

Saul Leiter : Foot on the EI, 1954

Saul Leiter : Foot on the EI, 1954

L’esthétisme de cette photographie de Saul Leiter « Foot on the EI » prise en 1954, va bien plus loin que de simples considérations de goûts. Et c’est bien en cela qu’elle retient l’attention autant qu’elle éveille émotions et sentiments.
Saul Leiter, à l’instar de William Eggleston, fait partie des pionniers de la photographie couleur. A ce sujet le photographe déclarera : « Je suis censé être un pionnier de la couleur. Je ne savais pas que j’étais un pionnier, mais on m’a dit que je suis un pionnier. Je vais juste aller de l’avant et être un pionnier ! ». Je pense que cette phrase dit beaucoup de l’homme qu’était Saul Leiter et de sa photographie. Elle révèle un état d’esprit, que l’on retrouve aussi chez William Eggleston, et tant d’autres grands photographes qui ont marqué l’histoire de la photographie. Ce que nous dit ici Saul Leiter c’est qu’il est libre, qu’il suit son instinct, fait confiance à son regard, et photographie la beauté là où il la voit, comme il la voit, sans aucune contrainte, sans se laisser influencer de quelque manière que ce soit. Et si tant est que quelque chose ait pu influencer le photographe ce serait alors sa passion pour la peinture qu’il a toujours pratiquée. Or la peinture, c’est de la couleur. Je ne connais pas, hormis dans la peinture contemporaine, d’œuvre en noir et blanc. Saul Leiter s’en amuse d’ailleurs lorsqu’il déclare : « Je trouve étrange que quelqu’un puisse croire que la seule chose qui compte est le noir et blanc. C’est juste idiot. L’histoire de l’art est l’histoire de la couleur. Les peintures rupestres avaient des couleurs… (Mais) il y a toujours eu l’idée dans certains cercles que la forme est plus importante, qu’avoir trop de couleurs n’est pas bon, cela distrait de votre concentration. »
Voilà donc un homme libre, qui photographie aussi les couleurs de ce qui appelle son regard au hasard de ses promenades. Il nous délivre des images d’un esthétisme qui transcende l’idée de « street photography » tant elles dépassent, dans leur facture, ce que l’on s’attend à voir de l’instantané, du quotidien, de la rue « Foot on the EI » en est l’une des expressions. Cette photographie s’inscrit typiquement dans le style « street photography » par son contexte, un instantané, et par son sujet, le pied d’un homme sur le siège d’un wagon de métro. Alors que, paradoxalement, le rendu de cette image suggère une démarche qui pourrait s’apparenter à une vision pictorialiste de la photographie.


La lecture de cette photographie qui pourrait sembler presque évidente dans sa composition reste pourtant troublante. Evidente car les lignes qui l’anime sont fortes, le regard suit des diagonales ascendantes et descendantes venant se rejoindre à droite de l’image comme une flèche dont la pointe nous révèle la présence d’un homme seulement par son pied posé sur une banquette. Pourtant à première vue c’est un wagon vide que l’on pensait voir. Ce n’est là qu’un premier déchiffrage, comme lorsque l’on ouvre un livre et que notre regard va mécaniquement de gauche à droite, s’attardant de temps à autre sur des points d’accroches. Mais où Saul Leiter s’amuse, et c’est ce qui rend cette première lecture troublante, c’est qu’à bien y regarder la dynamique de ce cliché ne vient pas seulement des sujets photographiés, à savoir l’intérieur d’un wagon, ses banquettes et fenêtres, un soulier d’homme. On a le sentiment qu’il y a comme une autre image par-dessus ce que l’on voit du wagon et ses banquettes, comme une image fantôme, et qu’elle participe à sa construction, en devient une partie parfaitement intégrée. On comprend alors que c’est l’effet de jeux de reflets nous donnant à deviner la présence d’autres fenêtres que celles que l’on voit. Ils dessinent l’une des diagonales maîtresse de la composition de l’image, qui vient en rejoindre une autre, celle tracée par les lignes des banquettes. Ainsi les plans qui construisent la photographie sont à la fois le fait des objets parfaitement tangibles qui y sont représentés mais aussi celui d’éléments immatériels, comme superposés, tels ces reflets. Et ce sont ces différents plans et ces superpositions qui font passer l’image d’une lecture bidimensionnelle à une lecture en trois dimensions.

Une autre particularité de cette photographie est sa facture, dont l’esthétisme pourrait avoir des airs de pictorialisme. Le mouvement pictorialiste 1890-1910, avait pour nom d’origine « pictorial photography » soit « photographie peinture » ou « photographie image ». L’idée, à une époque où la photographie était majoritairement documentaire, était de prôner une photographie créative où l’image devait prédominer le réel. Elle devait être pensée de manière picturale, comme une peinture, pour tendre vers une dimension plus artistique. Pour cela les photographes pictorialistes s’aventuraient à essayer de nouveaux cadrages, exploraient la lumière, et favorisaient les compositions suggérant un point de vue subjectif pour transmettre des sensations plutôt qu’une réalité qui se voudrait objective. Et « Foot on the EI » de Saul Leiter semble se faire l’écho de cette volonté artistique dans son cadrage, sa composition et sa lumière. Même les couleurs de l’image, les quelques teintes d’ocre et de brique qui se détachent d’un gris presque bleuté, ne sont que nuances et dégradés selon la façon dont la lumière se pose sur elles. Chaque élément pictural est exprimé avec délicatesse, avec une retenue qui donne à voir un peu pour offrir beaucoup plus à imaginer.

Saul Leiter est un maître dans l’art d’inviter notre imagination à se promener dans ses photographies. Dans cette image il nous présente uniquement ce qu’il veut que nous voyions et nous ouvre un espace de liberté, celui d’en interpréter le sujet selon notre perception. Comme s’il nous passait le relais, se dépossédait de sa photographie pour que nous puissions nous l’approprier à notre tour selon ce que nous en comprenons. Les lignes formées par les éléments tangibles et immatériels seraient alors comme des indices ayant pour rôle de nous guider le temps d’un premier regard. Alors que les plans, comme d’autres territoires à explorer, appelleraient le questionnement qui nous permettra de nous emparer de l’image par le ressenti que l’on s’en fait. Comment alors interpréter cette image ? Que peut-elle évoquer si ce n’est un ensemble d’interrogations dont les réponses n’appartiennent qu’à ceux qui y attardent leur regard et laissent aller leur pensée ?

On peut se raconter que le wagon est presque vide en raison de l’heure à laquelle aurait été prise la photo ? Mais alors quand dans la journée puisqu’à l’évidence il fait jour, le matin ou l’après-midi en dehors des heures de pointe, à moins que ce ne soit en milieu de journée, au moment où l’on prend sa pause repas ? On peut se dire aussi que la raison pour laquelle cet homme s’autorise à poser son pied sur la banquette serait parce qu’il est seul dans ce wagon, ou qu’à cette époque ce n’était pas une posture inconvenante ? Et plus encore, peut-être profite-il de son trajet pour se détendre entre deux entrevues professionnelles, se rend-il à un déjeuner d’affaires ou bien un rendez-vous galant ? Est-ce qu’il lit un journal, somnole-t-il ? Et son soulier semble être de belle qualité, il ne s’agirait donc pas d’un ouvrier, peut-être alors d’un homme issu de la classe moyenne ? Ainsi « Foot on the EI » ouvre le champ des questions et réveille notre inclination à s’interroger sur ce qui nous est donné à voir, se demander qui est cet homme, pourquoi on ne le voit pas ? Dès lors une grande partie de l’intérêt de cette photographie réside dans le mystère créé par ce qu’elle ne montre pas, le fait que l’on ne voit rien de l’homme si ce n’est son pied.


Ces questions et tant d’autres encore sont les premières qui me viennent à l’esprit, et elles relèvent d’intuitions, de connaissances, d’observations qui me sont toutes personnelles. Une autre personne, un autre vécu, un autre regard, amèneront d’autres questions et d’autres réponses. C’est pourquoi je pense que l’on peut dire de Saul Leiter qu’il est un photographe généreux, car il invite chacun d’entre nous à prendre la liberté de nous égarer dans ses images, pour mieux retrouver le sens de ce que nous souhaitons y voir.

Saul Leiter :
http://saulleiterfoundation.org

Saul Leiter Vidéo :
In conversation with Saul leiter 2012 I en anglais

https://americansuburbx.com/2012/04/asx-tv-saul-leiter-in-conversation-with-saul-leiter-2012.html

In no great hurry I en anglais I extraits
https://tomasleach.com/portfolio/in-no-great-hurry-13-lessons-in-life-with-saul-leiter

In no great hurry (en anglais – achat)
http://watch.innogreathurry.com

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https://www.dansloeilduphotographe.fr/articles/category/Une+image+vaut+mille+mots