PORTRAIT : Souviens toi Biribi

« Biribi a été vécu. Ce n’est pas un habit d’Arlequin, c’est une casaque de forçat sans doublure. Mon héros l’a endossée, cette casaque, et elle s’est collée à sa peau. Elle est devenue sa peau même. »

– Préface de « Biribi, discipline militaire », Georges Darien

« Les tatouages furent la grande affaire de Biribi, où tous les hommes ou presque étaient « bleus ». C’est dans les bagnes d’Afrique qu’ils livrent, en dépit de l’interdiction, leurs corps à l’aiguille du tatoueur. Les corps tatoués des disciplinaires fournissent un immense récit de soi, récit sur soi, qui composa un temps une gigantesque archive vivante. Pour tous ces hommes qui « n’avaient d’existence que dans l’épaisseur de leur corps », les tatouages constituent le seul témoignage possible, une sorte de « degré zéro de l’autobiographie ». Un message à la signification ambigüe, à la fois marque de fierté pour celui qui a enduré et qui arbore la « bouzille », et stigmate d’infamie, indélébile. Des signes qui peinent à composer une histoire, qui disent la difficulté de la parole, mais un récit tout de même, récit maudit à l’image de l’expérience de Biribi.

Faute d’aiguille ou de rasoir, on travaille au poinçon, à l’éclat de bois, à l’épine de cactus ou au morceau de boîte de conserve affûté, au risque de l’infection purulente. Tout peut servir de pigment: charbon, suie récupérée au fond de la marmite, éclats de tuile pour le rouge, d’ardoise pilée pour le bleu. Le motif dominant est sans conteste d’ordre érotique. Un large massif, moins homogène, est constitué de références au destin tragique des hommes de Biribi, mais se réduit le plus souvent à de simples inscriptions qui attestent de l’expérience, parfois même seulement une date, celle de l’arrivée au corps ou du passage en conseil de guerre. L’inscription parfois se double d’un message plus fort, qui dénonce l’oppression du système. Mais elle renvoie plus souvent encore à la fatalité d’un cycle de bagnes coloniaux de l’armée française du malheur. De nombreux tatouages, échappent à toute signification trop ciblée, le motif, souvent imposé par le tatoueur n’avait pas nécessairement de signification précise pour le tatoué. C’est moins le motif que la pratique et l’existence du tatouage qui constituent la marque de Biribi. Il est d’abord, en raison de son interdiction, la claire affirmation de la liberté de l’homme puni, tracé dans la peau par un autre détenu, il est une première forme d’intégration dans cette nouvelle société. A fleur de peau, il dit cette culture du corps, du muscle qui travaille tant les hommes. Ses formes brèves, suffisent, dans leur pauvreté, à exprimer toute l’expérience de Biribi, la souffrance, la haine. Elles sont la mémoire vive, le résumé brutal et indélébile d’une séquence tragique inscrite pour la vie au plus profond de la chair. A celui qui n’a plus rien, « il reste sa peau, et sa peau il va en faire un drapeau ». Mais le tatouage dit aussi la force, le courage, la résistance. Car le tatouage, dans les conditions où il est réalisé, est douloureux et dangereux. En être recouvert signale l’Homme, le dur. Mais l’accumulation de tatouages dit plus encore. Celui qui en est recouvert, le torse, les membres et surtout le visage, sait qu’il est condamné à vivre en marge de la société. Le terme « bouzille » prend ici tout son sens. En se défigurant, en se mettant ainsi volontairement hors du monde social, ces hommes prennent leur part de liberté.

Anémiés, meurtris, « maquillés », « bouzillés », les corps des hommes de Biribi disent dans leur propre langage la douleur et la souffrance que constitue l’expérience africaine. « C’est le bagne qui entre en moi: je ne pourrai bientôt plus cacher que je suis allé à Biribi… » (P. Perret, A Biribi, p.75).

Extrait de « Biribi, les bagnes coloniaux de l’armée française » – Dominique Kalifa.